Quel est ton rapport au foot ?
Je suis un grand malade, j’essaie de regarder au moins un match par jour, où que je me trouve dans le monde. Comme je bouge beaucoup avec les tournées, j’ai décidé de supporter un club par pays, c’est plus pratique que de devoir choper le câble dans les chambres d’hôtel : PSG en France, Roma en Italie, Real en Espagne... Enfin les équipes des capitales, quoi. Sauf en Angleterre, là-bas je supporte Aston Villa. Ils sont nuls, je sais, mais j’adore leurs couleurs. Je suis quasiment plus fan de maillots de foot que de foot, en fait.

Revenons au Brésil. Tu es originaire de Rio et ton label français s’appelle Fla-Flu. Alors, plutôt Flamengo ou Fluminense ?
Flamengo, c’est mon club depuis que j’ai six ans, même si je ne vais plus trop au stade aujourd’hui. Encore une histoire de maillot, d’ailleurs : je suis d’abord tombé amoureux des couleurs noir et rouge de Flamengo, c’est ce qui m’a donné envie de suivre le club. En plus, Flamengo est aussi le club favori de Jorge Ben, une de mes idoles. Au fait, il y a un ancien de Flamengo qui joue actuellement au PSG, c’est Reinaldo. Il donne quoi à Paris ?
Rien.
Ah, dommage. Il est pas mal pourtant. Pas la classe internationale, mais il est plutôt bon.
Flamengo-Fluminense, c’est une opposition au couteau...
Flamengo est en général considéré comme le club des classes populaires, et Fluminense comme celui des nantis. Mais c’est surtout beaucoup de folklore. En fait ça dépend : il y a des périodes de grosses tensions, mais d’autres années, ça se passe plutôt bien. Ce n’est pas une opposition à la vie à la mort, pas mal de fans des deux équipes se parlent, sont amis... Bon, en ce qui me concerne, maintenant que je suis devenu une sorte de personnage public, je suis un peu obligé de prêcher la paix et l’amour entre les supporters. Mais de là à me faire supporter de Fluminense... En tout cas, ce qui est bien, c’est que le racisme est tout à fait absent des stades de foot au Brésil : pas de cris de singes, pas d’insultes, pas de bastons à ce niveau. Ce n’est pas comme à Rome, où j’ai habité l’an dernier, et où j’ai découvert le racisme pour la première fois - étrange et déplaisant. Je me dis que j’ai de la chance au Brésil, même s’il y existe un racisme social.
Quel est l’état du foot à Rio ? Vu d’ici, on a l’impression d’un niveau assez médiocre, avec des ambiances glauques.
Pas du tout l’image qu’on se fait du Brésil, en fait... Pour être tout à fait franc, ça va mal : violences, corruption, problèmes financiers, c’est un gros merdier, le foot à Rio. Alors qu’à Sao Paulo, avec les Corinthians et leur nouveau président iranien qui s’achète Tevez, par exemple, ça marche bien. Mais le foot brésilien est devenu comme les autres : sans argent, tu ne fais rien. Et il n’y a pas trop d’argent à Rio en ce moment... Sans compter l’exode des footballeurs locaux. Tiens, devinette : tu sais combien de joueurs brésiliens sont partis du Brésil en 2004 ?

Non...
950 ! 950 joueurs, de quoi faire trois championnats ! Déjà, il y en a 500 à 600 qui partent chaque année au Portugal, mais ça, c’est la tradition. Mais maintenant, ils vont n’importe où, en Russie, n’importe où. Il y a même deux Brésiliens qui jouent en Afghanistan, rends-toi compte... À la limite, de toute façon, il y a presque trop de joueurs au Brésil. Regarde l’équipe nationale : entre Robinho, Kakà, Ronaldinho, Rivaldo, Adriano, Ronaldo, on pourrait fournir tous les attaquants d’une phase finale de coupe du monde. Comment veux-tu faire jouer autant de talents ensemble ?
Justement, Parreira te semble compétent pour conduire la seleção ?
S’il y a un type compétent, c’est bien lui : il a entraîné partout, même en Arabie Saoudite. Je crois que ce mec doit connaître le nom de tous les joueurs professionnels de la planète. Cela dit, au Brésil, compétent ou pas, c’est un peu compliqué d’être sélectionneur national. Même si t’as un schéma de jeu en tête, un onze de départ qui te paraît cohérent, ça ne signifie pas que c’est le onze que tu vas faire jouer : il faut d’abord que tu confrontes ta sélection à celle de l’opinion publique. En gros, au Brésil, tu as un sélectionneur officiel, et des millions de co-sélectionneurs officieux ! Et si les mecs dans la rue ne sont pas contents de ceux que tu alignes, je peux te dire que tu finiras par aligner leurs vedettes à eux. Tu ne peux pas faire autrement.
On a du mal à s’imaginer ça en France, où la façon dont le pays suit l’équipe nationale est triste à mourir.
Au Brésil, la seleção, c’est quasiment ce qu’il y a de plus important pour les gens. Plus que notre économie, plus que nos politiques, l’équipe nationale représente la vitrine du Brésil dans le monde. Si elle n’est pas bonne, alors le Brésil n’est pas un bon pays. C’est aussi simple que ça. Cela représente évidemment une énorme pression pour les joueurs, mais plutôt une pression positive. Les gens veulent absolument que la seleção porte haut les valeurs du Brésil : progrès, travail, talent, créativité, technique. Un joueur brésilien qui joue doit transmettre tout ça, être à la fois un athlète de haut niveau, un poète et un danseur. Notre football se doit de synthétiser tout ce qui fait la beauté du Brésil, c’est pour ça que Ronaldinho est si génial et que les gens l’adorent. Sur un terrain, ce type fait autant la promotion de notre mixité raciale que de la capoeira, de notre joie de vivre que de notre talent. C’est le Brésil à lui tout seul.

Tu le connais, tu fréquentes des joueurs ?
Je ne connais pas personnellement Ronaldinho, mais j’en connais d’autres. A Rome, j’ai sympathisé avec Emerson et Mancini, qui jouaient à l’époque tous les deux pour la Roma, un club où la passion est vraiment impressionnante, entre parenthèses. Sinon, je fais aussi des choses avec Rai et Leonardo pour leur association Gol de Letra, la cause est juste et ces mecs sont super. J’ai aussi croisé Romario l’autre jour, au festival de Rio, on s’est bien marrés.
Romario au festival de Rio, je n’imagine même pas ce que ça peut donner, effectivement...
Ah non, pas “marrés” dans le sens que tu crois ! C’était assez sage, finalement. Il va être père, il a dans les quarante ans, il commence à se calmer... Le problème avec Romario, c’est que la presse monte le moindre de ses faits et gestes en épingle, comme cette histoire de joute verbale avec Pelé au sujet de sa retraite (2). Tout le monde décrit Romario comme un caractériel, mais c’est juste qu’il n’aime pas les entraînements, c’est tout, on devrait pouvoir comprendre ça et lui foutre la paix.
Sinon tu taquines un peu le cuir ?
J’ai joué plus jeune, mais là, depuis quelque temps, j’ai carrément perdu mon niveau. Il faut dire que c’est un peu incompatible avec mon mode de vie : trop de picole et de fumée [il montre sa bière et son paquet de clopes éventré]. On a fait un grand foot à Rio il y a quelque temps avec tout ce que le Brésil compte de musiciens, c’était génial, mais j’étais loin d’être le plus fort, et je me suis vite essoufflé. Niveau performance physique, je vais plutôt me concentrer sur les concerts, je crois.
- propos recueillis par Stéphane Régy
Seu Jorge en 5 dates
1996- Après des années de galère (naissance dans une favela, petits boulots dès l’âge de 10 ans...), Seu Jorge fonde finalement le groupe Farofa Carioca. Avec le programme suivant : mêler samba et rock contemporain, et tout emporter sur son passage. Mission réussie.
1999 - À peine rodé, voilà Seu Jorge lancé en solo, soutenu par Mario Caldato Jr (Beastie Boys). Premier album, Samba Esporte Fino, et déjà le prix de l’album de l’année au Brésil.
2002- La Cité de Dieu de Fernando Mereilles, gros carton au Brésil et succès d’estime partout ailleurs, catapulte Seu Jorge star du cinéma tropical. Dans le film, gosse des favelas énervé, il estomaque le cinéphile dans ce qui constitue plus ou moins un rôle autobiographique.
2004- Sortie de Cru, disque apaisé enregistré en France avec l’équipe de la Favela Chic. Reprise de Gainsbourg, bossa-nova, le disque a des allures de classique instantané. Les sénateurs de la musique brésilienne (Veloso, Buarque, Gil) y reconnaissent leur héritier, et le font savoir haut et fort.
2005- Seu à Hollywood. Dans La Vie aquatique, de Wes Anderson, il reprend des chansons du maître Bowie en version bossa. “Je crois que David Bowie a aimé”, glisse-t-il en rougissant.
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