De quelle manière suivez-vous le football ? Je suis les résultats avec plaisir. Il y a un côté mathématique, complètement abstrait, qui me plaît. Moi j’aime les chiffres et les noms propres. Ça a une vertu poétique et ça fait marcher mon imagination. C’est comme un univers d’enfant ou comme quand on joue aux échecs, on est retiré du monde réel. En fait je regarde le foot comme une peinture abstraite : le plaisir de voir une belle phase de jeu. Je ne lis pas L’Équipe, sinon on n’en sort pas, mais j’aime bien apprendre des éléments biographiques sur les joueurs... C’est un grand roman le foot, c’est comme au début du tour de France, c’est une histoire qui va s’écrire avec des dieux, des héros, des perdants, des traîtres...
Vous suivez donc le foot à la télé ? Oui, je consomme pas mal... Aujourd’hui le niveau technique est tel que c’est agréable à regarder mais, une nouvelle fois, tellement abstrait. Les joueurs sont des mercenaires presque interchangeables : on les retrouve d’un club à l’autre, selon les années. C’est donc un peu toutes les mêmes équipes... Du coup, entre Barcelone, Chelsea, le Real, la Juventus que ce soit l’un ou l’autre qui gagne m’importe peu.
Vous avez une équipe de cœur ? Non, je ne suis pas chauvin du tout. D’ailleurs je ne comprends pas pourquoi les gens le sont, il n’y a plus aucun joueur du cru dans les équipes... Pour moi, Lyon ou Chelsea, c’est un peu pareil. Il y a plus de points communs entre eux qu’entre Lyon et Le Mans... Je plains ces gens qui sont trop affectivement attachés à un club, même s’ils me touchent. C’est une forme d’aliénation. C’est comme ça que Peugeot tenait ses ouvriers, en leur faisant croire que le FC Sochaux-Montbéliard était leur club, leur propre richesse. Or un club aujourd’hui, c’est une multinationale abstraite. J’ai été à Chelsea. Les supporters pourraient mourir pour leur club alors qu’il n’y a là que des milliardaires avec des voitures de luxe qui, eux, n’ont rien à faire de ce club. Demain, ils seront ailleurs. Pareil, j’ai suivi un peu le grand OM des années 90, tous des milliardaires à 25 ans. À mon avis, ils ne s’en remettent jamais, les joueurs, ils vivent sur une autre planète à vie... Ce sont des gamins. Vous vous souvenez de Marco Simone ? Eh bien j’avais appris qu’il y avait eu une grosse fâcherie entre lui et deux joueurs quand il jouait au PSG. Ça concernait un rasoir électrique. Simone voulait le même qu’un joueur, et les deux autres se foutaient de sa gueule, et ça a mis le bazar dans l’équipe... Mentalement, les footballeurs n’ont pas les armes pour comprendre la complexité du monde réel.
C’est ce qui ressortait de la pièce de théâtre dans laquelle vous avez joué récemment. C’était une caricature sans pitié du monde du foot... Ce n’est pas une caricature ! Même pas une satire d’ailleurs ! L’idée de départ, c’est un moment crucial : il y a coup franc et un joueur veut le tirer. C’est un joueur en fin de carrière, et toute son existence remonte à la surface. L’auteur (Emmanuel Bourdieu, Ndlr) s’est inspiré de livres précis sur l’approche psychologique du foot et ça oui, je vous assure que c’est caricatural ! Le livre de Marcel Desailly l’avait aussi beaucoup intéressé : qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un footballeur, comment il se prépare psychologiquement, comment les règles du jeu, du système, influencent le cerveau, c’est ça le point de départ. La pièce portait sur le foot, mais elle aurait pu se passer dans une entreprise où l’organisation est à la fois sophistiquée et sommaire. Sophistiquée par son système d’organisation, de financement, etc., mais très sommaire dans la psychologie. Et quand on est en bas de l’échelle, la psychologie est vraiment très basique. Dans la manière dont on met la pression sur les employés, par exemple, ou dont on les motive. Emmanuel s’est intéressé à la façon dont les footballeurs fonctionnent psychiquement, quelle est leur philosophie inconsciente, leur culture, leur langage, etc. On s’aperçoit que les schémas mentaux qui leur sont souvent inculqués sont mécaniques. Par exemple, les footballeurs intègrent très tôt une logique purement binaire : tout est positif ou négatif. On parle par exemple beaucoup de “positiver” ou d’“optimiser”, mais ça ne veut presque rien dire. Comme si le mental ou le potentiel étaient des organes réels et indépendants !
Qu’est-ce que vous entendez exactement par “schémas mentaux” ? La réalité n’est pas d’une seule couleur, elle n’est pas blanche ou bleue. La réalité c’est la nuance, c’est une banalité de le dire. Or on inculque aux footballeurs des schémas mentaux au lieu de leur procurer des concepts. Ils n’ont pas la notion de nuance, pas de capacité analytique. Prenez le concept de sagesse, de tempérance. Si on les a digérés, ces concepts, ça permet la nuance, et donc de se mouvoir dans la réalité avec aisance. Quand on voit la vie à partir de schémas tactiques, on est réduit à un degré qui dépasse à peine l’animalité : j’ai un potentiel, est-ce que j’en tire le maximum, oui ou non ? Je suis en réussite, ou pas ? Notre buteur a-t-il perdu sa confiance ? Ce n’est pas aussi tranché, la confiance, ça recouvre pas mal de nuances dans la réalité ! Ça peut devenir angoissant quand on ne marque plus, d’accord, mais souvenez-vous des proportions que ça prenait quand tout le monde attendait que Pauleta plante à nouveau... !! Et Halilhodzic ! (Il s’emballe, Ndlr) Un fou furieux ! Un vrai dictateur ! Tiens, prenons l’exemple du concept de coaching. Qu’est-ce qui se dit dans un vestiaire pendant une mi-temps ? Bon, il y a le schéma tactique, là d’accord, il y a un vrai savoir... Mais la psychologie du coaching semble se résumer à “Allez les gars”, il y a donc tout un ensemble psychologique à la fois très précis (l’influence de l’entraîneur dans un groupe, et sur chacun) et très flou (“Allez les gars” est un message assez limité). D’ailleurs quand ça ne marche pas, on retire d’un seul coup le pouvoir à l’entraîneur, ou alors il démissionne, comme ce pauvre Deschamps, un peu plus d’un an après avoir réussi à amener Monaco en finale de la ligue des champions. Comme s’il avait perdu son pouvoir “magique”. Et puis, tout va être réactivé dans un autre club où il sera à nouveau l’homme de la situation...
Les entraîneurs, justement, ce sont souvent des anciens footballeurs... J’ai un jour entendu Luis Fernandez se plaindre des jeunes joueurs : “Vous ne vous imaginez pas combien les joueurs ne nous respectent pas, il faut voir comment ils nous parlent !” Il m’a parlé de Ronaldinho, de son comportement de star qu’il a eu tant de mal à gérer. Il tâchait d’avoir un rapport d’autorité de père à fils, de maître à élève ; et Ronaldinho refusait tout simplement ce rapport et lui répondait “non, je joue !” Fernandez, c’est le paysan qui se plaint que la terre n’est plus ce qu’elle était. Ou qui vous sort des “à son âge je prenais des coups de pieds au cul”. Pour lui, les footballeurs sont des gamins hyper friqués qui n’ont plus le respect de leurs aînés. Au final, on le lui a fait payer cher, à Fernandez, de ne pas avoir su gérer Ronaldinho, alors que c’était un entraîneur passionné par son club et aimé des supporters.
Il y aurait donc selon vous un conflit de génération entre les entraîneurs et les joueurs ? Les footballeurs de maintenant ont des connexions multiples. Ils sont considérés comme des artistes à part entière alors que quand j’avais vingt ans, c’était des sportifs, et les sportifs étaient à part. Je me rappelle de Bossis photographié dans son salon, mal habillé, avec une femme plutôt moyenne. Aujourd’hui le footballeur, même issu de la classe ouvrière, s’intègre à la classe people, il soigne son apparence, on le voit avec des mannequins, des gens de la chanson, du cinéma... Et dans cette sphère jet set, il est au plus haut ! C’était impensable il y a vingt ans. Mais que deviennent-ils, ces footballeurs quand ils redescendent ? Quand on voit Bernard Diomède qui se fait virer de Créteil, c’est triste. Lui, il doit se dire qu’il est encore champion du monde...
Au fond, vous semblez penser que les footballeurs sont des gentils débiles. Jamais je ne consulterai un footballeur pour savoir pour qui je dois voter ou ce que je dois penser esthétiquement... Mais, je ne dis pas qu’ils sont bêtes, surtout pas : l’intelligence tout le monde l’a, ensuite elle fructifie ou pas ! Il faut lui en donner les moyens. Le moyen c’est un langage développé, un vocabulaire enrichi. Or on les enrichit matériellement et on les raréfie au niveau du langage. Ils sont milliardaires, mais démunis. Je les vois comme des enfants, je le répète. Très peu d’entre eux maîtrisent le système dans lequel ils sont. Souvent je m’endors pendant les interviews de footballeurs, même si j’ai toujours eu du plaisir à écouter parler Platini, qui est vraisemblablement un type intelligent. Zidane aussi, même s’il a peu de vocabulaire. Quand il est revenu en équipe de France, c’était incroyable : on connaît sa sincérité, sa droiture, et puis là on a vu que la pression était trop forte, il ne pouvait pas dire la vérité. Et il a évoqué ces fameuses voix... On sait tous que TF1 a acheté les droits pour la coupe du monde et que, pour des raisons financières, il faut que la France se qualifie, et on imagine bien qu’Orange et tous les sponsors sont montés au créneau... C’était tellement visible...
Dans ce cas précis, ce serait donc plutôt les footballeurs qui nous prennent pour des imbéciles ? Sans doute pas eux. Ils n’ont pas de cynisme, je crois. Ils sont bien trop jeunes pour ça. Le système qui les entoure, les utilise, les exploite, oui. Ceux qui sont à la tête de ce système nous prennent, et les prennent, pour des imbéciles, ça, oui, sans doute.
EXERGUES :
“Je plains ces gens qui sont trop affectivement attachés à un club, même s’ils me touchent. C’est une forme d’aliénation. C’est comme ça que Peugeot tenait ses ouvriers”
“Il y avait eu une grosse fâcherie entre Marco Simone et deux joueurs du PSG pour une histoire de rasoir électrique : mentalement, les footballeurs n’ont pas les armes pour comprendre la
“Quand on voit Bernard Diomède qui se fait virer de Créteil, c’est triste. Lui, il doit se dire qu’il est encore champion du monde...”complexité du monde réel”
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