Éric, as-tu l’impression d’avoir acquis un statut d’acteur à part entière aujourd’hui ?

Non, bien sûr que non, je n’en suis qu’au début. En plus de prendre du plaisir, j’ai toujours voulu apprendre. Au foot, je suis allé le plus haut possible, et j’ai arrêté. Aujourd’hui, en tant qu’acteur, j’ai besoin de progresser.

As-tu l’impression que dans tes derniers films, tu es plus à l’aise que dans les premiers ?

Je crois que le premier truc où ça a commencé un petit peu, c’était Les Enfants du Marais de Jean Becker, où vraiment j’ai été satisfait de ce que j’avais fait. Enfin, pas satisfait, parce que l’on n’est vraiment jamais satisfait, mais où je me suis dit qu’à partir de là, je pouvais continuer ; en tout cas, essayer. Je pense avoir une gueule que l’on n’a pas l’habitude de voir. Une présence. C’est ce qui m’a sauvé, et qui a permis que l’on continue à me proposer des trucs. Sinon, je serais passé complètement à travers. Donc, j’ai cette chance-là. À un moment donné, il faut aussi prendre conscience de ça, et acquérir un petit peu de confiance. Je veux pas prouver quelque chose absolument. Je suis là, et la caméra, elle prend ce qu’elle a envie de prendre. Et si elle ne prend pas, ce n’est pas grave. Voilà. Mais je pense qu’elle va prendre, donc je ne surjoue pas. Je ne surjoue pas ce que je dis, et pas ce que je suis ; comme mon attitude, mes mouvements...

Guy Roux dit souvent que tu étais déjà un acteur sur le terrain. Tu le prends comment ?

Ben, si je n’avais rien fait, je le prendrais plutôt pas très bien. Mais si j’ai été un acteur, je pense quand même avoir fait des choses pas trop mal... Donc, je le prends bien ; c’est un plus.

Avais-tu conscience, sur le terrain, d’être quelqu’un qui attirait le regard, par ta posture assez droite, ta prestance, ou l’as-tu découvert à travers les médias ?

Bien sûr, je vois bien les photos, les trucs. Je m’excuse, quoi... mais c’est pas de la prétention. À un moment donné, je crois qu’il y a quelque chose... C’est important d’en prendre conscience, mais tout autant, de ne pas jouer avec ça. Je parlais de surjouer tout à l’heure ; le danger, c’est de prendre conscience des choses et de les exagérer. Souvent, on surjoue par manque de confiance. En même temps que j’en ai conscience, je me dis au moment où la caméra tourne, que peut-être ça va pas le prendre-là, tu vois. Peut-être que je ne suis pas dedans, et puis je le surjoue. Et si je le surjoue, du coup, je mets moins, parce que je crois que la caméra elle prend un truc qui est justement du domaine du naturel et de l’instinct. Quand tu ne surjoues pas, la caméra elle prend quelque chose qui relève du domaine de l’instinct et de la folie, c’est à dire de l’inconscience. À partir du moment où tu surjoues, c’est : j’ai conscience, je veux te le montrer et absolument te le prouver. Mais cette démarche-là ne fait pas rire la caméra. La caméra a besoin de pénétrer les choses. Comme là, tu vois (il montre une photo de lui, Ndlr.), le regard qui va vers l’avant, c’est que je veux absolument montrer quelque chose. C’est mieux quand le regard, c’est presque le souffle, la respiration qui s’ouvre... C’est ça le regard ! C’est toi qui regardes, c’est toi qui te fais regarder. Je pense que la caméra et l’appareil photo te pénètrent. Ils pénètrent ton âme. On doit se faire pénétrer. Voilà.

Et tu as une technique particulière pour te faire ainsi pénétrer ?

J’essaie de trouver cet état naturel, cette inconscience. Chacun son truc, moi, je pars dans des pensées surréalistes, complètement automatiques ou des machins comme ça... Et pendant que je pense à ça, je ne peux pas penser au reste. On ne peut penser qu’à une seule chose à la fois. S’il y a une caméra, un appareil photo ou un truc comme ça, je pars dans mes pensées, et je ne suis pas là à penser que je dois donner quelque chose. Et si je ne suis pas là à penser que je dois donner quelque chose, je pense avoir naturellement la présence pour me faire pénétrer. Voilà ce que j’ai appris avec le temps.

Parmi les films que tu as faits, L’Outremangeur, c’est celui dans lequel tu t’es senti finalement le mieux. Mais est-ce que c’est aussi le film que tu as préféré tourner ?

Non, c’est un film où j’ai beaucoup appris, mais le premier vrai plaisir, c’est Les Enfants du Marais. Et c’est là que je me suis dit que je pouvais continuer à prendre du plaisir, ou voir un petit peu plus loin.

D’une manière générale, comment se passe la relation que tu as avec les réalisateurs ?

Eh bien, je suis timide moi, quand même ! J’ai beaucoup de mal, je suis un peu paranoïaque. Enfin, très timide surtout.

Tu as besoin que l’on vienne te chercher ?

Non, je n’ai pas besoin qu’un mec vienne me chercher. J’ai besoin que les choses se fassent naturellement. Justement, il ne faut pas je sente qu’on vient vers moi. Je suis (du verbe suivre !!!) la caméra si je dois al suivre. Il est là l’acteur. J’ai besoin de sentir que le réalisateur s’ouvre naturellement, sinon, ça me gêne un peu et j’ai la sensation d’être un imbécile. On me donne cette impression d’être un imbécile. Maintenant, il y en a qui sûrement qui viennent me chercher, mais en tout cas, l’important, c’est que moi, je ne m’aperçoive de rien.

Tu ne te dis pas parfois : « ça, se serait bien que je le fasse pour ma carrière » ? Il n’y a pas ce genre de logique ou de raisonnement ?

Non, parce que ça, ça fait partie de l’apprentissage, de savoir ce que l’on choisit de faire. Je reçois un truc, et puis ce personnage, ou cette histoire me plaît, et j’ai envie de le faire. Parfois, on se dit, je veux faire ça, parce que ça, parce que ça, parce que ça... c’est malsain. À partir du moment où tu penses malsain, c’est que tu manques de confiance.

Un jour, tu as dit dans une interview, que la presse et le milieu du cinéma n’avaient aucune valeur...

je n’ai jamais traîné avec des... quel que soit le milieu. Par exemple, je n’ai jamais traîné avec les gens du milieu du foot, mais pas parce que je fuis les gens du foot... Et dans le milieu du cinéma, je ne traîne pas avec des gens du cinéma, non plus. Je suis en dehors de tout ça, parce que j’ai ma personnalité. Je n’ai pas envie de rentrer dans un milieu et de me faire bouffer par celui-ci. On entre dans un milieu soit parce qu’on trouve du plaisir à y fréquenter les gens, soit pour des raisons complètement autres, très malsaines... Et que je refuse.

Qui sont intéressées ?

Qui sont complètement intéressés. Je pense qu’il y a des gens qui fréquentent ce milieu, simplement par intérêt. Moi, j’ai plein d’autres passions et si ce n’est pas le cinéma, ce sera autre chose. J’ai plein de plaisirs ailleurs ; fréquenter certaines personnes, ou être seul. Et l’idée de tirer quelque intérêt que ce soit de ces gens-là, j’en ai rien à ... enfin, ça ne m’intéresse pas, quoi. Il me semble que les gens du cinéma traînent beaucoup entre eux. Je comprends ; ils ont grandi là-dedans, donc ils parlent beaucoup de ça. Mais moi, j’aime bien partir aussi avec d’autres gens, d’autres bases, et arriver aux mêmes choses, mais que les bases soient différentes. Si on appartient tous au même milieu ou si on a fait les mêmes écoles, on va partir tous sur les mêmes bases. J’ai fait une autre école.

Lequel des deux milieux, foot et cinéma, te semble le plus « dangereux » ?

Tous les milieux ! Toute appartenance à un milieu me semble dangereuse. C’est soit de la pauvreté intellectuelle, soit un manque de personnalité. Je suis dans ce milieu, et rien d’autre ne m’intéresse. La pauvreté, c’est dangereux ; pour soi.

Est-ce que tu vois des similitudes entre le métier de réalisateur et celui d’entraîneur ?

Ouais... Moi, je crois que c’est exactement la même chose. Sauf que ce n’est pas le même jeu. Il y a une façon de mettre en confiance les gens. Et puis, d’abord, une histoire : c’est savoir ce que l’on va faire ensemble, quel objectif on a, parce que l’on est plusieurs dans une équipe. On a différentes personnalités... Et le réalisateur ou l’entraîneur doivent tirer le maximum de ces personnalités. Retirer le maximum de chaque individu, pour que chaque individu donne le maximum pour une même équipe, pour un même but et pour un même objectif. C’est à mon avis, exactement le même métier.

Quels entraîneurs et quels réalisateurs t’ont le plus impressionné ?

Au niveau des entraîneurs, il y a Guy Roux et Alex Fergusson. Qui ne sont pas si différents. La seule différence c’est que Ferguson a les moyens de s’exprimer dans un des clubs les plus riches au monde. Mais, peut-être que Guy Roux aurait été capable aussi, de faire ça, si on lui en avait donner les moyens.

Et dans le cinéma ?

Dans le cinéma, je n’ai pas fait assez de trucs pour pouvoir juger.

Oui mais tu as déjà tourné avec des grands : Chatillez, Becker...

J’ai beaucoup aimé... Après, il faut aussi savoir à quel stade on est, nous, et qui on est, au moment où on travaille avec cette personne. Où on en est à ce moment précis. Le premier film que j’ai fait, c’était avec Chatillez ; Peut-être que si je rencontre Chatillez dans dix ans, je n’aurai pas du tout la même perception du personnage. Parce que c’est moi, c’est ma perception.

Chatillez, comment est-il venu vous chercher, ton frère et toi ?

Ça, faudrait lui demander, je sais pas du tout comment ça s’est passé. Je crois que c’est après les pubs BIC, que l’on avait tournées avec Joël.

Il s’est dit qu’il y avait un vrai potentiel ?

Ouais, un vrai potentiel... Euh, je ne sais pas s’il y a un vrai potentiel, mais... Il y a aussi peut-être un vrai potentiel économique, tu sais... On ne sait pas...

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