Tu as réalisé un court-métrage, adapté d’une nouvelle de Bukowski. C’est ton « attirance » pour les artistes maudits ?
Non, je suis très attiré par les rapports hommes-femmes, par les histoires d’amour, et par tout ce qui peut arriver à détruire ou mener à certaines interrogations, certains doutes, voire certains sacrifices... À un état que l’on peut appeler... de la folie... Un déséquilibre... une perte de contrôle... De repères. En tout cas, ce court-métrage racontait ça.
Et le prochain (Éric prépare un deuxième court en tant que réalisateur, ndlr.) ?
Sur la paranoïa. On s’imagine très facilement beaucoup de choses. Souvent, on pense que l’autre ne peut penser qu’à ça. Enfin, ce qui est intéressant, c’est justement, imaginer toutes les possibilités : pourquoi une personne fait telle chose, pourquoi j’imagine qu’une personne fait telle chose ; on n’est jamais sûr de ce que font les autres. Alors, j’ai 50 000 milliards de possibilités, au moins, et on s’aperçoit que ce sont toujours celles qui nous arrangent le moins, qui nous bouffent le plus... Et sur celles-là, qu’on s’obsède.
Le plaisir que tu ressens à être derrière la caméra est, on l’imagine, assez différent de celui que tu peux avoir lorsque tu es face à elle. Si tu devais choisir ...
...Je ferais les deux. Mais je ne veux pas jouer pour moi, me filmer. Je ne pourrais pas le faire ; me mettre en scène, moi. D’abord parce que je ferais tout à moitié. Et puis, ce qui est beau quand tu imagines une histoire, ou que tu veux la filmer, c’est aussi cette part d’inconnue que va te donner l’acteur. Malgré les directives que tu lui donnes, tu n’espères pas qu’il fasse exactement ce que tu lui expliques, ou ce que tu essaies de lui faire comprendre. Tu espères toujours qu’avec ses bases-là, il te donne un truc très personnel. Si je me mets en scène, je me donne à moi toutes ces directives, et rien ne me surprendra.
Et quand tu es acteur, tu as conscience de ça aussi, de cette attente que peut avoir le réalisateur ?
Oui, j’aime qu’il me laisse la possibilité de lui donner quelque chose de très personnel. Donc j’essaie de prendre le maximum d’informations. Ça aussi je l’ai appris avec le temps.
Tu arrives à te regarder au cinéma ?
(catégorique) Oui ! Très facilement. Et j’aime beaucoup ça !
Tu arrivais à te regarder, quand tu regardais tes matchs ?
Non ! Je ne regardais pas les matchs. Pas parce que je ne voulais pas me regarder, parce que ça ne m’intéressait pas. Comme si le match était quelque chose que je pouvais capter plus facilement. C’est ce que je faisais sur un terrain. Quand j’expliquais tout à l’heure, que la caméra prenait des choses : en fait, on sait pas exactement comment on a été ; ou elle va, et comment elle a donné. Sur un terrain, c’est plus concret. Je crois que dans le foot, on sait très vite ce qu’on a fait, et il n’y a rien à voir d’autre, que ce qui est visible. Visible pour tout le monde. Dans le cinéma, il y a une part d’interprétation plus grande.
Quand tu as arrêté le foot, tu as dit que c’était pour ne pas devenir un produit ; tu as dit à un moment donné : « c’est le produit Cantona qui compte, le profit, et là : il faut partir » ! Est-ce que, lorsque l’on te propose des rôles, c’est un truc que tu as encore en tête ? Aujourd’hui, on propose un rôle à Eric Cantona, ou au « produit Cantona » ?
Je me pose toujours la question. C’est le piège. Je me pose obligatoirement cette question, et la seule réponse que j’ai, c’est que de toute façon, que je n’en sais rien ! Peut-être que l’on veut utiliser quelque chose... Ce qui compte, c’est moi, et savoir si j’ai envie de faire ça . Est-ce que l’on m’utilise ou pas ? J’en sais rien du tout. Je peux m’imaginer ce que je veux, ce qui est important c’est de me demander si j’ai envie d’interpréter ce personnage. Si oui, je le fais.
Dans la pub, par contre, tu n’as plus à te poser la question, puisqu’on sait que c’est l’image d’Eric Cantona que l’on veut utiliser. Est-ce que, par conséquent, il y avait aussi ce choix des « annonceurs », en fonction des rôles que l’on te proposait et de la façon dont on allait te mettre en scène ? Ou tout simplement, y avait-il d’autres critères, du style : l’argent, la marque ou l’image de marque ?
C’était le produit que je défendais, parce que je n’aurais pas défendu n’importe quel produit. Je n’allais pas défendre n’importe quoi. Je me demandais ce qu’était ce produit, et cherchais à savoir ce que les annonceurs avaient envie de raconter. Presque à chaque fois, d’ailleurs, on a refait les scripts que l’on nous présentait. Les seuls scripts sur lequels je ne suis pas intervenu, c’était pour les pubs de Nike... Parce que là, il n’y avait rien à dire. Je ne veux pas intervenir, pour intervenir. Ce n’est pas un caprice que je fais. Si j’interviens, c’est parce que je pense qu’il y a des choses que je peux améliorer. Bon, maintenant, je me trompe peut-être. Mais en tous les cas, parfois il faut améliorer, pour que j’aie envie de le faire. Parce que je ne suis pas obligé de les faire, les choses. Nike, par contre, je trouve qu’ils ont des créateurs extraordinaires. Il n’y a rien à dire. Il y en deux qui sont vraiment très bien, des pubs Nike, celle où tu étais en Marlon Brando...
Ils ont repris le truc d’ « Apocalypse Now », d’ailleurs, ils ont dû demander l’autorisation à Coppola. C’est le mec qui avait réalisé la pub dans laquelle je fais : « au revoir », qui l’a réalisée, un Indien magnifique... Tarsem, il a fait un long-métrage aussi, « The Cell ».
Et puis, il y a cette pub où tu expliques que tu as eu du mal à trouver un sponsor, encore Nike. Et, est-ce que tu as conscience ton image parfois un peu rebelle a pu te desservir sur le plan du foot, et t’a ensuite servi pour te faire entrer finalement dans le monde, d’abord de la pub, puis du cinéma ?
Pour moi, ce qui est important, je crois, c’est que j’ai été ce que j’ai été ; j’ai été moi, quoi ! Je crois que s’il y avait eu du calcul, on l’aurait senti. Je ne crois pas que tu puisses calculer quand tu pètes les plombs, ou un truc comme ça.
Non. Mais par contre, tu aurais pu te dire après ; voilà : « j’ai pété les plombs » et te dire aussi que finalement, ça pouvait te servir. Et peut-être qu’en fait, ce sont les publicitaires qui ont post-rationnalisé à ta place.
Ce qui est important quand tu pètes les plombs, pour une bonne raison ou une mauvaise, c’est d’essayer, toi, de comprendre pourquoi tu as fait les trucs... Sauf que la vie, tu vois, c’est tellement compliqué... Même si tu as compris pourquoi tu l’avais fait, ça n’empêche pas que demain, tu refasses quelque chose qui ne sera pas exactement la même chose, mais qui sera très proche. Et, je crois que ce qui est le mieux à faire, c’est aussi de tourner un peu ça en dérision. C’est ce que l’on a fait avec Nike, prendre du recul. C’est ce que je voulais faire passer avec Sharp, aussi.
Sharp c’était dans un autre domaine. C’était le côté capable de partir un peu en « couilles » ...
Voilà, ouais. Jouer un peu avec ce qu’on est. On est un peu sérieux, on se prend un petit peu au sérieux, mais il faut savoir dire « doucement » !
As-tu eu l’impression de découvrir le cinéma avec un regard un peu candide ?
C’est-à-dire que je suis arrivé au cinéma, après avoir vécu, quand même. Les milieux, quels qu’ils soient, ils se ressemblent un petit peu. L’approche du milieu et puis tout ce qu’il y a derrière : l’argent, le machin, l’image... Tu vois, j’ai voyagé... J’ai déjà un peu compris, quoi... Non, je n’ai pas cette naïveté-là... Il est difficile de me manipuler, ou alors, il faut être bon. Il faut qu’ils soient très forts pour ne pas que je le voie.
Il paraît que c’est une vraie torture pour toi de lire en public, ça remonte, je crois au CP, ce n’est pas trop dur du coup le cinéma ?
Ben, ouais, j’ai beaucoup de mal à lire en public. C’est un traumatisme qui remonte au CP. C’était le fils de la prof. Ses parents étaient en instance de divorce, et sa mère était très malheureuse. On sentait bien quelle était très malheureuse et puis son fils venait de temps en temps, voir comment ça allait. Moi, j’étais près de la porte, au bout de la classe. Il avait une moto... Il entrait, avec son blouson noir et ses gants en cuir noir, et moi, j’étais sa tête de turc. Voilà.
Il te mettait des calottes ?
Il passait et me donnait des coups de gants. Mais bon, ce n’est pas grave... Il était fatigué ! Ils devaient traverser tous une période un peu difficile. C’est mieux quand on est plusieurs pour traverser une période un peu difficile, donc on rend la vie difficile aux autres... On se sent un peu moins seul... C’est tombé au moment où j’apprenais à lire. Voilà, j’ai gardé ça et je lis péniblement.
Et quand tu te mets à réciter ou à interpréter les textes...
Ca va, c’est d’avoir le texte sous les yeux. Mais, je fais des progrès ; j’essaie de m’entraîner tous les jours. Mais je ne suis toujours pas bon (rires)... si, si, c’est vrai, c’est un vrai problème. Il y a des gens que j’entends lire et ils lisent très, très bien. Et moi, j’ai toujours ce truc derrière. Il faut que je fasse de gros efforts pour passer au-dessus de ça. Donc, avoir conscience... Parce que c’est se dire : « tiens, ce mec m’a fait ça... Moi, je ne sais pas lire, j’ai ce problème et je pleurniche sur mon sort ». Non. Il faut essayer d’être plus fort que ça et de le combattre. Surpasser et faire autre chose, quoi. Moi, je suis ce genre-là. Quand j’ai un problème, quel qu’il soit, j’essaie d’y faire face. Je ne vais pas me saouler la gueule ! Je vais me saouler la gueule quand je suis heureux ! Si je suis malheureux, j’essaie de comprendre pourquoi je le suis. Et s’il faut que j’affronte des choses difficiles à supporter, ben j’essaie d’y faire face. Qu’est-ce qui me fait peur ? Qu’est-ce que je dois supporter, et qu’est-ce que je dois apprendre ? Parfois, on ne sait pas, parce que c’est inconscient et on ne sait pas vraiment ; c’est ça le pire. Mais, petit à petit, on arrive à comprendre certaines choses.
Mais, « Cantona », de l’extérieur, avec cette présence, on se dit qu’il n’y a pas grand chose qui doit lui faire peur.
C’est faux... Bien sûr qu’il y a des choses qui me font peur. Mais, ce qui nous fait le plus peur, c’est nous, ce qui nous a construits, et ce qui nous a fait du mal. C’est ça le plus dur à supporter. Ce n’est pas l’extérieur. L’extérieur, ce n’est pas grand chose. Il y a des gens qui supporteraient plus un calibre sur la tempe que de devoir faire face à certaines images de leur enfance... Tu vois, un mec qui est un enculé...
Pour revenir à ton parcours, deux fois tu t’es retrouvé avec des rôles de boxeur ou d’ancien boxeur. C’était le fruit d’un hasard complet ?
Ben, j’étais un footballeur qui boxait, qui se battait, et qui a voulu faire du cinéma, donc, on en a fait un boxeur au cinéma ! Je crois que ça ne doit pas être loin de tout ça. Oui, ce mec peut être boxeur ! Tu vois, c’est de jouer avec l’image des gens. Mais bon...
Tu aurais pu jouer un karatéka, aussi !
Ouais, mais ce n’était pas vraiment du karaté. (Éric a compris la référence au high kick de 25 janvier 95 qui lui a valu 9 mois de suspension). Il y avait une rambarde au milieu, il fallait que je la saute, je ne pouvais pas y aller aux poings.
On l’avait retrouvé le gars... (voir So Foot n°2 spécial Bad Boys)
Lui ? Vous l’avez retrouvé ? Tu vois, des gens comme ça, on en rencontre des milliers. Bon, ça rejoint ce que je disais tout à l’heure, il y a aussi le moment où tu rencontres les gens. J’aurais rencontré ce mec un autre jour, il m’aurait dit exactement la même chose, ça ne se serait peut-être pas passé comme ça. Là, c’est à ce moment-là... C’est bizarre la vie. On est sur un fil tous les jours... Mais pour parler cinéma, entre le karaté et la boxe, je préfère la boxe. Il y a plus de chair dans le personnage. Les films de karaté, bon... « Raging Bull », tout ça, ce sont des boxeurs qui ont une vie au-delà de leur carrière de boxeurs, des personnages. En plus du sport qui est cinégénique, les boxeurs, en règle générale, ont des vies intéressantes... Qui ont de la chair !
Tu es proche des Tiozzo, c’est ça ?
Oui. Ça ne m’étonne pas qu’ils aient fait de la boxe. Ils sont trois. C’est beau des gens qui ont de la personnalité. Et c’est tellement rare. C’est beau, hein ?
Tu as eu l’impression d’en croiser beaucoup dans le foot ou dans le cinéma ?
Il doit y en avoir. Il y en a, mais je m’aperçois qu’il y a beaucoup « d’uniformes », quand même. Ils pensent tous être originaux, mais tu t’aperçois qu’ils ont tous le même uniforme. Y en a que 5% qui sortent du lot.
Tu as dû t’en rendre compte quand, avec Maradona et Roustan, tu as monté le Syndicat des Joueurs.
Ouais, mais je parle du cinéma aussi... Il y en a beaucoup qui se ressemblent. Beaucoup, beaucoup, beaucoup ; tous les mêmes ! Les exceptions sont rares.
SUITE ET FIN DE L’INTERVIEW LA SEMAINE PROCHAINE...
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